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Créativité Humaniste

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Une Vie tout simplement  : 1999, la Fin d'un  Siècle

Une Vie tout simplement : 1999, la Fin d'un Siècle

 

 

Chapitre 6

Une atmosphère particulière 

Cette nuit là à Ankara, dans la rue , avec tout le voisinage dehors et en panique, le temps semble s'être arrêté. Comme si tout se passe au présent, un présent lourd, sourd, intense de pertes de repères, de danger latent et de peurs. En moi resonne la conscience  qu'encore une fois tout peut basculer en une seconde, que ce qui nous est familier peut s'écrouler et nous avec. Ce sont des moments forts  de réalisations sur la fragilité de la vie, sur ce qui est essentiel.

Dans la rue, tout est confus, tout le monde parle en turc et je ne comprends plus grand chose, tout ce que je vois ce sont les expressions sur les visages. Je reste seule avec mes perceptions et ressentis que je vis de l'intérieur. Des que les lignes fixes de téléphone reprennent et que nous pouvons rentrer dans la maison, Sh est occupée à rassurer sa famille en vacances dans leur résidence à Bodrum et prendre des nouvelles de chacun .Je lis sur son visage l'étendue du désastre à Istanbul. 

Ce n'est que le lendemain et par les médias que nous recevrons avec horreur les nouvelles des pertes humaines, des dizaines de milliers. Et plus tard la confirmation  de celles d'une cousine et d'amis de Sh. C'est un deuil personnel et national pour les Stambouliotes mais aussi pour Ankara.  Beaucoup de ses habitants y ont des résidences d'été et passent leurs vacances au bord de la mer de Marmara à Istanbul. 

La 3ieme partie de mon rêve m'apparaît soudain sur l'écran de télé, des enfants qu'on retrouve dans le chaos des débris, en pleurs , couverts de poussières.

Je ne peux plus retenir mes larmes.Je suis de l'autre coté du voile.

La maman de Sh. me dira que par mes rêves  j'ai un contrat sacré avec la Turquie. Je confirme ce lien quand mon père m'appelle et me propose de m'envoyer un billet pour rentrer puisque je ne peux changer le mien. Je le rassure et le remercie mais je  lui dis très calmement que si mon destin est de mourir en Turquie ,que  je ne le fuirai pas.La Turquie m'a accueilli avec amour et générosité , m'a conforté dans mon propre deuil  6 ans auparavant...Je ne peux concevoir laisser mon amie et sa famille dans un moment pareil. Je suis là pour le meilleur et pour le pire. Il y aura pendant des semaines encore des tremblements , des secousses secondaires de moindre magnitude . Nous vivons ces moments dans l'instant présent, mais restons en alerte . La nuit je dors avec mon passeport à mes cotés.  

S. vient nous voir en permission , il fait son service militaire dans une autre ville. Nous passons une nuit entière entre amis à parler, rire et surtout apprécier que nous sommes encore tous ici, vivants. Nos liens et contrats sacrés se renforcent, ils sont éternels même dans l'absence, même dans le silence.

Je sais avec le recul aujourd'hui que j'ai souvent mis ma famille dans l'angoisse mais dans ces moments là je ne suis consciente que de mon pacte de loyauté envers l'esprit des lieux. C'est comme si je ne m'habite plus dans ma dimension personnelle.

Je rentre au bout des 40 jours comme prévu, en paix avec ma conscience. Dans la tradition musulmane c'est au bout de 40jours que les tombes sont couvertes d'une pierre tombale, pas avant. 

J'ai quitté New York avec un niveau de conscience, je suis revenue avec un autre, comme vieillie de 20 ans.

Les derniers mois de cette fin de siècle  sont tres puissants dans les manifestations qui augurent les changements et transformations radicaux du nouveau siècle qui arrive. Ce tremblement de terre en Turquie semble donner le ton à ce qui va venir. 

C'est comme si nous arrivions à la fin d'une période illusoire de " sécurité" dans laquelle nous étions tous endormis , hypnotisés . Nous baignions tous dans un monde de course à l'argent, à la montre, à l'ambition, un monde matériel , devenu oublieux de l'essentiel...l'âme, le corps et le coeur.

Des que j'arrive à NYC, le matériel se rappelle à moi par mon banquier qui me met en lien avec un collectionneur intéressé par mes toiles vues dans la vitrine de la banque.

Ma famille et mes amis (ceux qui ne connaissent pas les détails intimes de ma vie)  me renvoient souvent l'image de la fable de Lafontaine  "la cigale ayant chanté tout l'été..se trouva fort dépourvue une fois la bise fut venue"...Mais ce qu'ils ne voient pas c'est qu'en  moi il y a les deux, la cigale qui chante l'été  et la fourmi qui travaille l'hiver...elles sont complémentaires!

Grâce à ma banque, je rencontre un homme extraordinaire , qui deviendra un grand ami et une personne clé dans les périodes charnières de ma vie.Un autre Bill, un autre Cancer, un autre Serpent...Des mêmes signes zodiacal et Chinois , et même prénom que mon premier Bill.

Bill L , un critique d'art dans la musique est un amoureux de la peinture. Il travaille dans le même quartier que ma banque , sur le chemin entre son bureau et l'église Ste Mary the Virgin , où il s'arrête souvent pour se recueillir. il passe donc quotidiennement devant ma banque.

Mes toiles lui plaisent, il en achète 2 petites .Je le rencontre brièvement pour me présenter et pour la transaction. Je découvre qu'il parle le turc , en fait il l'a même enseigné à des Peace Corps il ya plus de 40ans... Et bien sur  comme moi il adore la Turquie !!! Bill à plus de  70ans est un New Yorkais invétéré. Nous réalisons aussi que nous avons souvent été allumer des cierges dans la même petite chapelle de la même église...nos voeux se sont télescopés ! Nous avons beaucoup de choses en commun.

Avant de prendre congé de Bill L. , je lui remets une petite brochure du reste de mes toiles à vendre "just in case" et nous échangeons nos adresses  postales respectives.

Nous sommes en Septembre 99 et je ne le reverrais qu'en Mars 2000. Il semble , sans le savoir avoir une mission importante sur mon chemin,  celle d'incarner pour moi le filet de sécurité qui apparait à la dernière minute. Je rencontre pour la première fois un mécène.

Je retrouve du travail  temporaire, cette fois-ci pour le Port Authority Executive Office au World Trade Center , dans les Twin Towers. Le Port Authority of New York et New Jersey est une organisation gouvernementale qui gère les tunnels, ports , aéroport et transports en commun. J'y remplace une maman partie en congé de maternité, de Septembre à Décembre 99 . Je suis dans la partie VIP et exécutive, là  où les conférences de presse ont lieu.

Jamais je n'oublierai ce bureau et les bruits étranges , presque lugubres,  que faisaient les tours , qui n'étaient pas fixes, sous l'influence des vents . Un son lourd de bateau qui grince en tanguant. Une atmosphère fantomatique.

J'ai pris l'ascenseur des centaines de fois pour le 66ième étage, j'ai mangé dans les restaurants en bas de la tour, j'ai fait des achats dans les magasins du shopping mall, j'ai été à la poste, la banque, dans les différents business de cette petite ville miniature...J'y ai côtoyé des milliers de personnes. 

Une petite ville dans une tour, un peu une  Derinkuyu dans l'autre sens, haute de 410 mètres dans le ciel, avec ses 50000 employés et ses 150000 utilisateurs de la station de métro underground.

Je quitte à  la fin  de mon contrat bien que l'organisation propose de me prendre définitivement et sur le long terme. C'est un job très bien payé où je ne fais pratiquement rien. Mais moi aussi j'ai un bébé à accoucher et  il est temps pour moi. Je me suis préparée tout l'automne pour mettre ma carrière d'artiste en route.

Je ne saurais que 2 ans plus tard à quoi j'aurai échappé...mon art et mes rêves m'ont sauvée.